«Le déni médiatique du génocide» (Nedim Sejdinovic)
June 6, 2011 | Author: admin | Filed under: Aktuelno
Après l’arrestation et l’inculpation par le Tribunal de La Haye de Ratko Mladic, l’homme qui a été de longue date le symbole du génocide et des crimes de guerres commis durant les conflits armés sur le territoire de l’ex-Yougoslavie (à cause des crimes à Srebrenica, mais aussi pour ceux qui se sont produits dans d’autres parties de la Bosnie-Herzégovine et en Croatie, qui sont généralement ignorés par le public local), l’hystérie médiatique en Serbie prouve que les médias en Serbie ne sont pas passés au travers d’une nécessaire catharsis, et qu’ils ne sont pas capables de fournir une évaluation critique du passé traumatique –ou d’être, tout simplement, professionnels.
Il y au moins trois causes à cette hystérie, aux reportages non professionnels et, dans certains cas, au meurtre symbolique répété des victimes. La première cause est le fait que les médias font l’objet de formes variées de contrôle de l’élite politique, pratiquant l’autocensure ou recevant des «conseils de censure», relayant, pour la plus grande part, uniquement ce que cette élite veut dire aux citoyens; la deuxième raison se trouve dans la contamination sociale prégnante par l’idéologie nationaliste dominante à laquelle les journalistes et éditeurs eux-mêmes ne peuvent échapper; et la troisième raison est le fait qu’aucun des médias «professionnels» qui ont agi comme foudres de guerre durant les années 1990 n’ont été tenus comptables de leurs crimes!
La récente apparition de Milijana Baletic sur les ondes du service public de Vojvodine, dont la simple voix peut perturber certains ou même causer un stress post-traumatique chez d’autres, est un acte terriblement symbolique qui a entrainé une massive désapprobation des citoyens de Vojvodine.
Cependant, d’un autre côté; il est également terrifiant que l’héritage soit transmis par beaucoup d’autres médias et journalistes, de façon relative ou absolue. Cela a été mis en lumière par le cas de Ratko Mladic et les reportages le concernant, lui et son (notre) passé.
La tentative des médias de présenter Mladic comme un innocent, comme un vieil homme malade et ému qui s’est «sacrifié» pour le bien de la Serbie, alors qu’au même moment ses crimes n’étaient mentionnés qu’en note de bas de page, est la poursuite logique des reportages de Milijana Baletic, adaptés à la nouvelle époque dans laquelle les médias transforment leur images en noir et blanc en images grises, ce qui est une des phases du génocide. Le fait que la force sociale et intellectuelle qui a causé la guerre durant les années 1980 et 1990 soit toujours présente aujourd’hui ne peut nullement servir d’excuse, car les médias ont le pouvoir de changer.
Le sociologue allemand Helmut Dubiel dit dans son livre «Le Moindre Mal»: «Il est devenu évident que beaucoup des attitudes manifestement irrationnelles en cette époque – comme le besoin des Allemands de se dépeindre comme des victimes, de déplacer le blâme sur Hitler en tant qu’individu, ou d’interpréter l’époque du national-socialisme comme une forme de désastre naturel – avaient pour objet de maintenir la perspective stéréotypée forgée par le régime totalitaire». Il est clair que les médias d’aujourd’hui, en Serbie –et pas les seuls médias, bien sûr- maintiennent l’image stéréotypée forgée durant les années 1990 et qui prévaut toujours. L’affirmation de Mladic, fréquemment citée, selon laquelle «il n’a jamais voté pour Milosevic» démontre le besoin de placer la condamnation de tout le mal sur Milosevic comme partie d’un processus de nettoyage de cerveau à long cours des médias. L’auto-victimisation a été présente dans cette partie du monde et dans les modèles culturels balkaniques depuis des siècles. Il existe un évident processus psychologique qui peut transformer ceux qui se perçoivent comme victimes en auteurs de crimes sous certaines conditions, et c’est pour cela que l’auto-victimisation constitue un piège aussi dangereux. L’auto-victimisation été intériorisée par les médias, ce qui signifie qu’elle est implicite et nullement interrogée par une controverse sociale.
Nous ne pourrons établir une société stable et prospère avec de tels médias en Serbie – les médias qui continuent d’abuser des stéréotypes créés durant la préparation des guerres et qui continuent d’éviter les questions et tabous collectifs comme les crimes de guerre et le génocide. Tant que les médias ne réexamineront pas leur rôle durant le passé, tant qu’il ne sera pas tenté de le supprimer, nous ne serons pas capables d’aller de l’avant. Tant que n’auront pas été poursuivis les rédacteurs en chefs et les journalistes qui ont poussé à la guerre et aux crimes, nous société demeurera constamment convaincue que la haine et les mensonges sont socialement acceptables.
Peut-être dira-t-on que la tâche est trop vaste pour les médias, mais les professionnels des médias doivent être conscients de leur immense responsabilité sociale. Après avoir causé tant de souffrances et de peines durant les dernières quinze années du siècle dernier, le moins qu’ils puissent faire est de tenter de compenser eux-mêmes la situation au moyen de reportages professionnels.
«Que faisiez-vous Durant les années 90?» – est une question cruciale pour notre profession. Mais il est également important de demander: «Que faites-vous aujourd’hui?».
Nedim Sejdinovic
Publié par Dragan Grcic
http://serbie-droitshumains.blogspot.com/2011/06/le-deni-mediatique-du-genocide-nedim.html
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